Rhin de Rhin

« Et c’est là que je me rends compte que j’aurais du t’envoyer des photos. » me dit Julien.
Devant nous, une rampe verte s’enfonce résolument dans la forêt au dessus du col de la Perheux où ne passent aucune route asphaltée.
Il est trop tard pour regretter de n’avoir pas eu le temps de faire ma propre reconnaissance du parcours de cette deuxième édition du Tour de Rhin. Julien l’a fait pour moi et pente ou pas pente, il est déjà passé par là. Il suffit de recommencer.

Nous venons de passer Solbach, le village le plus pentu d’Alsace, avec des portions dépassant largement les 20%. On ne plaisante pas dans les Vosges.
Et d’ailleurs on y pousse les vélos. Une manière d’équilibrer les choses.

Dans les films, on voit toujours les cavaliers à vive allure. Les chevaux au triple galop comme s’ils étaient des pros du peloton. Mais, comme un sprinteur, un cheval est incapable de tenir une telle cadence bien longtemps. Alors on descend de selle de temps à autre pour le soulager. Et on marche au pas.
_Chi va piano, va sano e va lontano._ En français, qui veut voyager loin ménage sa monture. On y revient toujours.

Si nous sommes deux ce samedi de mai, sous un ciel couvert à lutter contre la pente, c’est pour réaliser un parcours de 250 Km.
Le départ en est situé sur le parvis de la cathédrale de Strasbourg. L’arrivée se fait rive gauche à Kehl. Entre les deux, nous allons faire du _half-pipe_ avec à l’ouest les pentes vosgiennes, à l’est la Forêt Noire. De part et d’autre du fleuve frontalier, 35 km au moins de plaine.
S’inscrivant dans les contours de l’Eurodistrict Strasbourg-Ortenau, le tracé va suivre des pistes cyclables, des portions de l’Eurovélo 5, des départementales, communales et vicinales. Sans oublier quelques portions de chemins de montagne et de bois. Et même des pavés. C’est l’intention qui compte.

La première édition, en 2016, a vu trois cyclistes prendre le départ. Cette année, une discrète promotion de l’évènement semblait promettre le double. Nous ne serons finalement que deux. Qu’importe si le troisième homme a été victime de la montée la veille en Ligue 1 du RC Strasbourg.
L’idée de départ était de proposer une épreuve assez engagée avec pour seule contrainte de rouler avec un vélo en métal.
Par engagée, entendre parcours exigeant et autonomie complète.

Si la région propose de nombreuses cyclosportives, randonnées, brevets et autres réjouissances, il manquait à mon goût une épreuve épurée. M’inspirant de mes participations à des événements comme l’Eroica italienne, l’Anjou Vintage et les aventures Chilkoot, j’ai souhaité proposer un tracé baroque entre les deux rives rhénanes.

L’Eurodistrict est un formidable terrain de jeu. On y pratique depuis fort longtemps le gravel à l’insu de son plein gré. Et les paysages apaisent et ravissent sans jamais lasser.

Ainsi, après avoir laissé Strasbourg et sa cathédrale derrière nous, c’est la piste cyclable du canal de la Bruche qui nous voit doucement nous échauffer.
A cette heure bien matinale, nous ne croisons personne. Une légère brume monte de l’eau de la rivière canalisée et des champs alentours. Nous enchaînons les passage d’écluses déclassés. L’Alsace s’éveille sous le soleil.
Passé le village de Dorlisheim, un premier test grimpette. Court mais tassé, comme un espresso romain, la butte nous place au milieu des vignes sur les hauteurs de Rosheim. Les nuages s’amoncellent sur le front ouest. On en profite pour faire une pause physiologique et on repart de bon cœur.

Je laisse Julien filer et mener le train. D’une part il roule plus vite que moi et d’autre part, et bien, il roule vraiment plus vite que moi. Se préparant à participer au Born to Ride 2017 en juin, il est bien affuté le copain. Il y a dix jours il bouclait un brevet de 300 km tandis que je me félicitais de pouvoir rouler un 75 km… On ne pédale pas dans la même catégorie. Mais Julien est un gars sympa, il m’attend toujours en haut des côtes et fais semblant de transpirer dans les montées.

On est cueillit au premier village en hauteur par Marine Le Pen elle-même. Sous la forme d’une affiche de campagne un brin défraîchit à la fenêtre de la première maison. Ca surprend évidement. Mais passons à autre chose, l’Alsace ce ne sont pas que des clichés après tout.

Tiens d’ailleurs voilà la montée vers Russ, via Grendelbruch. Passage sur le petit plateau, on est bien. Dans la descente, une sensation étrange. Une anomalie subtile de la direction. A l’entrée de Russ, ça se confirme, crevaison à l’avant. Je necrois pas que ça me soit arrivé sur route depuis une décennie !
Changement de chambre à air et réparation de la victime avec un patch . Ce sera notre seule pépin de la journée. On repart sans réussir à éviter une petite portion de la D 392 qui court au fond de la vallée de la Bruche. Le trafic y est déjà assez dense et la route n’offre guère de vrai place sur la droite. Ce qui vaut quelques dépassements en deçà de ces fameux 1,50 m entre les motorisés et les pédaleurs.
Cependant, on arrive vite à Rothau, déprimant village au passé industriel textile révolu. Sur la gauche, une boulangerie qui arrive à point nommée pour une pause café-croissant. Enfin pain au chocolat pour moi. Le café du distributeur automatique s’avère, de manière surprenante, fort bon. Mais mes sens sont peut être altérés par ces soixante premiers kilomètres.
On fait bien de prendre des forces car un moment de sudation intense nous attend.
Ca commence sans en avoir l’air par le chemin reliant Rothau à Solbach. Qui fait mine de nous faire baisser la garde avec une langue d’asphalte sur le premiers hectomètres. Avant de virer au chemin forestier relativement bien carrossable. On croise même une voiture de ville, c’est dire à quelle point c’est roulant. Au début. Puis des cailloux, mais très vite on débouche presque par surprise sur le bas du village et s’enchainent les murs sans aucun témoin ou presque de nos efforts.
La pluie, tombée en abondance la veille, a détrempé le chemin précédant le col, c’est la première séance de poussette.

Une fois franchie la franche montée évoquée plus haut, nous pouvons remonter sur nos montures et filer dans les bois vers le Champ du Feu au milieu des épicéas et des pins. Verts éclatants des graminées et parterres d’herbes, lits d’épines et de racines brunes, troncs virant au noir et vert dense des feuillages. Zébrés par les assauts de la lumière, le chemin est un bonheur subtile. J’aimerais juste éviter d’avoir à chaque tour de roue du sable qui me tombe dans les chaussures.
Ceci étant, c’est le risque quand on fait ce que Jan Heine, respecté cycliste et entrepreneur maniant le _Compass_ , appelle _under biking_. Soit rouler avec un vélo de route dans un chemin plus adapté à un VTT, un VTC ou autre CX.

Que dire pour ma défense ?
Et bien qu’un l’idée de départ était d’inaugurer ce jour un prototype de randonneuse d’aventures. mais les aléas du re-cyclage ont fait que le vélo est à l’heure actuelle au décapage et devrait être peint dans les jours qui viennent. Du coup, plan B comme M01, un vélo de route créé l’année dernière. Sur la base d’un cadre fabriqué en France en 1999 en Columbus Nemo, un vélo de route léger et vif. Une nouvelle fourche Columbus Minimal et un groupe Athena 11. Une paire de Fulcrulm Racing 0. Cockpit 3T avec un cintre Ergonova dont les méplats sont très appréciables. Une modernisation qui apporte confort et plaisir de rouler.
Par orgueil je m’obstine à rouler avec un 53-39 pour une cassette de 11-27. Ce qui par moment me rappelle que je suis loin d’être aussi grimpeur que je l’ambitionne.
Mon comparse roule en aluminium avec un Trek de cyclocross avec une fourche carbone. Pour faire face aux voyages longues distances chargé, le vélo à un groupe 105 triple et des freins à disques mécaniques Avid. Des récentes ZTR Grail chaussée en 38mm avec des Schwabe Pro One à peu près aussi peu grippés que mes Continental GP 4000 en 25mm. Des routiers on vous dit, pas encore des graveleux, mais être à la mode n’est pas dans nos habitudes.

C’est tout de même contrariant cet histoire de sable dans les chaussettes. De sable oui, car de quoi croyez vous que soit fait le grès des Vosges ? Mais ces désagréments ténus ne résistent pas au plaisir de rouler en pleine nature.

On finit par sortir de la forêt pour rallier la tour claire du Champ du Feu. Point culminant de notre périple côté Alsacien. Le temps de faire une photo et on repart bien vite vers Andlau en contre-bas. On y est surpris par de lourds nuages s’accumulant sur le relief et décidons de pousser vite vers l’Est.
Nous entamons alors la traversé de la plainte, pas si morne en de samedi à la moitié du jour.
La faim nous stoppe à Kogenheim où une boulangerie nous voit débarquer pour deux sandwichs faits minutes avec-et-sans-jambon-mais-avec-beurre s’il vous plait. A l’issue de notre collation un amusant incident alors qu’en bon citoyen nous allions jeter papiers et bouteilles plastiques dans les poubelles d tri d’un particulier. C’est interdit malheureux, mais donner je vais m’en charge. Nous dit en substance une autochtone tenant plus du bûcheron. Mais avec ça, un sourire, ça rattrape.

Revigoré, on s’élance à bonne allure pour la dernière section de plaine alsacienne pour rallier le bac automoteur de Rhinau. Qu’on attrape presque au vol.
Quel plaisir coupable que ces bacs. Il en existe 3 dans le Bas-Rhin, deux à moteurs et un à traille. Ils compensent le peu de ponts enjambants les deux rives. Le nôtre est le Rhénanus (sic) d’une capacité de 30 véhicules légers et ce jour d’hui, deux vélos.

Arrivé sur la rive allemande, on file plein Est et après une courte portion asphaltée on entame une première série de section de type gravel entre Zieglhof et Reichenbach. Très beau paysages et belles portions carrossables en forêt.
Retour à l’asphalte pour la jonction vers Biberach en suivant la B 415. L’année dernière nous avions emprunté une route parallèle dont les pentes arides avait eu raison de ma résistance. Souvenir cuisant. mais nous voici arrivé en vue des ruines du château de Hohengeroldseck.
Dans la descente rapide vers Biberach mais on ne résiste pas à stopper à la terrasse d’un engageant restaurant de Zell am Hamersbach. Il s’y déroule une manifestation sportive qui semble être un jogging bon enfant au profit d’une œuvre caritative. On à alors aucun scrupule à venir à bout d’une spectaculaire tarte à la rhubarbe meringuée et d’un café tous les deux bienvenus.

Après les trois petites bosses qui nous on servit d’entrée en matière, et galvanisé par cette rhubarbe (et le sourire encourageant de la serveuse à Zell) nous entamions avec un bon moral la montée vers ce qui tient lieu d’un col sur la L 94 « Löcherberg ». Ca vaut bien une petite pass qu’on s’octroie sans scrupules. On ne fait pas la course, on a des gourdes à remplir à l’eau de source et 180 Km derrière nous.
Un court répit nous est offert par la descente vers Oppenau et sur notre élan nous nous lançon vers les hauteurs et la Schwarzwaldhochstrasse, plus ancienne route panoramique d’Allemagne. Elle relie la thermale Baden-Baden à Freudenstad sur un parcours aux balcon de 60 km. Nous allons la rejoindre presque à mi-course après une rude montée et le croisement d’un improbable convoi mariatale d’énormes tracteurs.
Dans de superbes couleurs de fin de journée balayants les majestueux résineux aux couleurs denses et sombres nous alternons virages et faux-plats. Soudain, au détour d’une courbe, ont aperçoit à trois kilomètre l’imposante auberge du Mummelsee. Lac glaciaire le plus haut du secteur et lieu de villégiature très prisé. Nous nous acquittons de notre respect de lieux en gagnant à la force des mollets le sommet du Hornisgrinde à 1164m. Et là au pied de la Aussichtsturm
et de ses 23 mètres nous savourons l’instant.
Le fond de l’air étant un brin frais nous stoppons ensuite à l’auberge pour une soupe et force tranches de pain. De quoi nous remettre un peu d’aplomb pour la descente qui s’annonce.
Comme je m’y attendais, il fait froid à pleine vitesse malgré le gilet coupe-vente et les manchons. J’ai du mal à garder le cap tant je clique des dents. Mais bien vite nous retrouvons un air plus chaud qui nous libère à Sasbachwalden.
Nous entamons alors le retour vers Kehl à trévères les champs de céréales, de fraises, de céréales et de vergers. Entrecoupés de villages tirés au cordeau et pittoresque nous bénéficions presque systématiquement de sections asphaltées distinctes entre les villages. cette particularité allemande (et que j’ai vue en Hollande) est d’un grand confort et sécurise notre parcours alors que le jour tombe.
Une belle section cyclable de type gravel nous conduit sur Legelhurst puis Kork. Nous roulons depuis plus d’une heure avec nos lumières et c’est vers 22h que nous débouchons enfin sur la grand place de Kehl ou s’arrête, après 259 Km et 4878 m de D+ notre tour de rhin 2017. Joie et congratulations que nous échangeons avec mon compagnon de route.
Vite une pizza industrielle et une bonne bière ! Et vivement l’année prochaine pour une nouvelle édition.