Cheveux gominés, coiffés en arrière, peau mate, regard porté loin devant et maillot Telnago jaune, il me dépasse. L’air est frais, le jour hésite et l’humidité piège des gouttelettes sur ma barbe.

Les courbes s’enchaînent et la vitesse augmente. Un groupe devant. Maillots des années soixante et cinquante. Vélos italiens. Il me vient cette impression étrange d’être dans une faille temporelle. Où dans cette scène de Porco Rosso où le héros voit tous ses compagnons disparus voler autour de lui.
Mais mon voisin pédaleur n’est pas le fantôme de Gino le Pieux même si nous sommes qu’à quelques encablures de Florence. Je ne suis pas non plus une ancienne gloire du Tour de France.

J’ai par contre une journée à partager avec des milliers de femmes et d’hommes épris comme moi de bicyclettes et vélocipèdes.
Ensemble nous allons partager poussière, sueur et pluie. Ensemble et chacun à notre façon, nous allons vivre une uchronie : faire du vélo au XXIème siècle avec des machines en métal du XXème siècle. Comme si le carbone, les vitesses indexées, les moteurs cachés et les petites combines n’existaient pas.  Ni même les plateaux à onze vitesses, les cintres oversized, les pédales automatiques, la guidoline rembourrée et les routes asphaltées.

Ah, ces routes blanches ! Nous allons avoir le temps de les apprécier, les maudire, les vénérer, les manger même. Poussière, boue, rien ne sera de trop pour avaler kilomètres et faire corps avec ces collines ondoyantes, joueuses mais aussi farouches avec leurs pentes insensées et leur surprises au détour d’une courbe innocente.

Genèse

Ils étaient à peine une poignée en 1997 à partir d’un petit village italien à l’aube. Leur idée première, en dehors de s’amuser entre copains à vélo, était avant tout de valoriser un des éléments clés du paysage du Chianti. Les routes blanches, strade bianchi. Calcaire pulvérulent, graviers, ornières, nids de poules et authentique voies irriguant les champs, vignes et hameaux.
Vingt-deux ans plus tard, les inscriptions à l’évènement partent en quelques heures malgré les 7000 dossards disponibles. Attribués il est vrai en priorité aux Italiens. L’essentiel du contingent est donc masculin, européen avec des poils sur le visage. Les filles sont à peine 800.

En plus du parcours historique de 209 Kilomètres, cinq autres variantes sont proposés ce dimanche 1er octobre. Le départ et l’arrivée se font dans un petit village qui voit tripler sa population le temps d’un week-end. Le parcours long, dit historique, est passé dans le patrimoine local et est fléché de manière permanente. Les autres feront l’objet d’un balisage régulier avec de nombreux carrefours sécurisés même si les routes ne sont pas fermés à la circulation.

Gaiole-In-Chianti est ainsi durant ce premier week end d’octobre le centre du monde cyclsite. Soixante nationalités se côtoient et parlent une même langue : vélo. Mais par n’importe lequel, celui « de l’effort véritable », pour prendre les mots de Giancarlo Brocci, un des fondateurs du L’Eroica.

Sommes nous tous venus chercher un passé révolu ? Un « c’était mieux avant » ? Certains peut être. D’autres veulent trouver sous leurs boyaux fins une nouvelle jeunesse et des jeunes découvrent que le vélo de leur Pères est capable de les transporter.
D'acier
C’est un Peugeot orange qui à scellé mon sort. Urbain, je cherchais à m’émanciper de la gangue des transports en communs. Un premier essai avec un vélo aluminium de grande distribution fut mis à contribution. Mais il lui manquait quelque chose. Trop petit pour moi, ce Peugeot des années 70 fut le premier d’une bonne demi-douzaine que j’allais acquérir. Car la choses était entendu. Le vélo c’est bien, mais en acier et plutôt rétro.

Et comme il faut bien commencer quelque part, autant faire simple. Marque populaire, la firme au Lion a fabriqué et vendu des milliers de vélos en France et ailleurs. De vrais champions se sont illustrés dans les équipes professionnelles. Même si, pour certains, les cadres étaient fabriqués par des artisans italiens et rebadgés.

J'ai découvert que les vélos avaient une taille. Que des fabricants avaient fabriqués des merveilles de mécaniques en Europe, au Japon et dans le Nouveau Monde. Je me suis donc spécialisé dans les Peugeot des années 80. Décennie de l’apogée pour l’acier. Avant que les sirènes de l’aluminium et du carbone ne fassent trembler sa suprématie.

C’est donc avec deux Peugeot que j’ai réalisé en couple ma première Eroica en 2011. Pour ma femme ce fut un PF65 récupéré à Embrun. Et pour moi PSV10s trouvé sur les hauteurs de Nice. Le vendeur du PF65 était heureux d’apprendre que le vélo allait à nouveau rouler, près de trente après son dernier tour de roue. Le mien, poussiéreux et misérable dans sa gangue d’oubli attendait son heure. Beaucoup d’huile de coude et un passage chez un professionnel leur rendit tout leur potentiel.

Cette première Eroica, sur le parcours de 75km et sous un soleil splendide, fut une belle aventure. Et la seule randonnée cycliste que nous ayons fait en couple. Mais ça nous fait des souvenirs pour la vie ça, madame ! Depuis, il y a eu trois Anjou Vintage (avec trois Peugeots différents) et la création de mes propres vélos basés sur la restauration et la modernisation de cades aciers. Puis, en changeant de région, j’ai eu tout loisir de faire plus de kilomètres en campagne. Et de trouver des camarades de jeu.
C’est avec deux d’entre eux que nous avons fomenté une participation à l’édition XXI. J’ai peut être du lancé le sujet, mais je n’ai pas eu beaucoup d’efforts à faire pour les convaincre de participer. La première épreuve à consister à s’assurer de pouvoir s’inscrire. Ca passe par une pré-inscrition, puis un tirage au sort à l’inscription.

J’ai pour ma part opté cette fois pour la prudence en m’inscrivant au Club Eroica. Ce qui me garantissait un dossard entre autres avantages. Le ticket d’entrée est cependant raisonnable, 70 € hors club. C’est la logistique qui demande le plus. Gaiole in Chianti est situé à 50 Km au sud-est de Florence. Il n’y a pas de gare à moins de 20 km, à Montevarchi. Sur des route sinueuses avec une côte à plus de 10% comme antipasti. Partant de Strasbourg, nous avons opté pour la voiture. Un aller-retour de plus de 1500 Km. Déraisonnable ? Non, c’est pour faire du vélo.
L’autre option aurait été l’avion pour Pise puis location de voiture. Pas le même budget. mais moins de fatigue sans doute. Reste les contraintes et le coût de transport d’un vélo en avion. Avec en prime les risques de mauvaise manipulation des bagagistes si on n’a pas opté pour un sac assurant une protection optimale.

Notre trio est en Peugeot. Des PY10, le modèle emblématique. Celui d’Alexis est de 1979, robe blanche, groupe Simplex, freins Dura-Ace un poil anachroniques et œillets pour rouler avec des gardes-boue l’hiver. Christophe à trouvé in extremis un Perthus noir  de 1985 dans un état proche du neuf. Equipé de manière disparate mais de qualité avec un dérailleur Mavic 801 et du Spidel. Pattes arrières chromées comme se fut le cas des PY dès la fin des années soixante-dix. Mon PY10s est de 1982, équipé tout Spidel. Blanc nacré avec comme tout vieux combattant pas mal de cicatrices de ses années à rouler dans le Finistère. Renové par la famiglia parisienne de La Bicyclette il est toujours d’attaque. Pour l’occasion j’ai cependant opté pour une paire de roues Mavic de 1986 équipée en pneus Panaracer Gravel King en 28mm. Et surtout avec une cassette 12-26 car celle d’origine ne monte qu’à 24. Ca sera utile.

Alexis a fait le choix de rester en boyaux. Chaussant une paire neuve de Challenge Paris-Roubaix (27mm). Tandis que Christophe reste un routier pur et dur avec des pneus Lithion Reinforced de Michelin en 23mm. Nous utilisons tous les trois des paires de chaussures classiques en cuir ou simili de l’époque de nos vélos ou presque. Mes comparses utilisent les cales plastiques.
Pour ma part, les semelles plates de mes cyclotouristes seront, je le sais, un avantage pour certains secteurs.

Le règlement stipule que les vélos doivent obligatoirement dater d’avant 1987, avoir des leviers de vitesses non indexées fixées au tube oblique (ce qui exclu les cyclocross), disposer de câbles de freins sortant par le haut des poignées et avoir des sangles et des cales pieds aux pédales. Le règlement est moins catégorique pour ce qui est des tenues. Il est toutefois indispensable de faire de son mieux pour rouler dans un set correspondant à l’époque de son vélo.

Si, contrairement à moi, vous ne souhaitez pas passer des mois à l’affut du maillot 100% polyester, d’un cuissard tout plastique avec peau de chamois épaisse comme du papier à cigarette et de la paire de chaussures qui vont bien, sachez qu’il existe des alternatives modernes donnant fort bien le change. A commencer par la franchise Eroica qui s’est bien diversifiée en produits dérivés. Bien au delà du simple kit et chaussures. D’autres sont sur la brèche et je ne cite pas de marque car je n’aurais pas de leur part une substantielle ristourne qu’un bon placement produit pourrait laisser espérer.
Alexis à opté pour le classique maillot à damier de l’équipe Peugeot époque Thévenet super star. Christophe est dans le polyester avec un Coq Sportif « L’image du Champion du Monde » noir (évidement). Pour ma part, j’ai laissé de côté le Peugeot à damier époque Coq Sportif pour un Champion d’Alsace des années 80. D’une part part je trouve l’idée de ressembler à un cavalier de Pallio intéressante, d’autre part, représenter ma région d’adoption de manière aussi visible me plait bien. Et comme le dit David Bowie, we can be heroes just for one day.

Rejoindre
Nous avions fait un petit tour de chauffe dans le Kochersberg trois semaines plus tôt. Les vélos répondaient présents, les cyclistes remontés à 8 bars. Nous étions prêt à défier ces strade bianchi. J’ai ajouté un stress test sur les pistes gravillonnées des berges du Rhin quelques jours avant de prendre le départ pour vérifier que tout était bien arrimé et réglé. Alors, samedi à l’aube blêmissante nous voilà à charger le break avant de filer pour la Suisse puis, vision fugace de lacs, le Milanais avant d’atteindre le Chianti sans voir l’ombre des tours florentines. Route longue et fastidieuse en Suisse. Nous arrivons après plus de dix heures sur les routes.
A peine après avoir posé nos valises que nous filons à Gaiole chercher nos dossards. Et là, on se dit que trouver un logement pour l’Eroica fait aussi part de l’aventure. Il faudrait presque s’y prendre un an avant si l’on veut réaliser la combo prix-qualité-distance. La Toscane n’est pas la région la moins chère d’Italie. Et si vous pensez que 10 km sur des routes de campagne n’est rien, attendez de faire cinquante six tournants par kilomètres. Mais on finit toujours par y arriver, même avec des centaines de véhicules garés en amont et en aval du village (et plein dedans aussi).

Le village est tout en longueur, niché sur les deux versants d’un vallon boisé. La rue principale longe une petite rivière canalisée. Pierres chaudes pour les murs, église comprise. Tuiles et fers forgés. Des cyprès partout. Tout heureux nous nous rendons aux retraits de dossards. Douche froide, il nous manque nos certificats médicaux. Dont la nécessité avait finit par nous échapper au fils des quinze emails reçus depuis la pré-inscription.
Fort heureusement, un médecin ami, arraché à son apéro, nous dépanne sur le fil. Louée soit la bénévole qui attend avec une résignation mêlée d’amusement que nous nous sortions d’affaire alors que les portes sont closes pour le retrait depuis plus d’une heure.

Ca y est, nous avons nos dossards, plaques de cadre, bon pour la pasta party et surtout une magnifique boîte à l’affiche de cette édition. A l’intérieur, une bouteille de Chianti, une boîte de café (toutes les deux aussi à l’image de l’affiche), un sachet d’orge perlé bio et une musette Santini (qui produit la collection textile signée Eroica). Pas mal non ? Nous avons raté l’essentiel des animations du jour, mais le village grouille encore de monde. On trouve de quoi se sustenter sur le pouce puis filons dormir.

Avant cela nous préparons le matériel et les tenues. Ce qui permet à l’un d’entre nous de s’apercevoir qu’il à oublié… son cuissard. Fort heureusement, j’en possède un de rechange. Un Peugeot floqué sur un short de laine avec son chamois bien rôdé. Mais comme nous avons aussi un tube entier de crème NOK, ça devrait passer.

Pecorso
Il fait encore nuit noir quand nous émergeons. Les départs de deux parcours longs, 209 et 135 km, commencent à 5h du matin sur une plage de deux heures sans ordre de départ.
Puis, après 7h, ce seront les participants des 115, 75 et 46 km qui s’élanceront. Nous avons opté pour un départ à 7h pour ne pas rouler dans la nuit sombre et obscure. N’allez pas penser que la distance est le plus important. Le dénivelé compte beaucoup. Le parcours de 115 km affiche  2986 m contre 2100 pour le 135. Le parcours historique accumule 3700 m. Le 75 Km, 1700 et même le modeste parcours de 46 Km en prend 700. Le tout sans jamais dépasser les 520 mètres d’altitude. Ca laisse imaginer des montagnes russes permanentes n’est ce pas ?

Pour le moment,  nous trouvons fort opportunément une place dans le village et commençons le remontage des vélos. Pas de mauvaises surprises, c’est déjà ça. Les poches bourrées de matériel, bidons pleins, nous allons faire tamponner notre carnet de route. Voilà, on y est. On regarde le ciel, car la question météorologique a été au centre de nos préoccupations en début de semaine à cause de la pluie. la journée d’hier était belle et douce. Nous prenons le risque de rouler sans veste imperméable. Il fait 10°c, le soleil naît derrière le clocher de Gaiole, le village s’éveille aux sons des roues libres et de freins cacochymes.
La route nous entraîne vers le château de Brolio appartenant à la famille du baron Ricasoli. Dont l’ancêtre, Bettino, est à l’origine de l’assemblage du Chianti en 1872. Et, passé la haie de cyprès aux flambeaux nous attaquons la première section blanche dédiée à Luciano Berrutti, héros aux moustaches qui à fait la légende de l’Eroica.
Disparu au début de l’année, Luciano Berutti fut de toutes les éditions et semblait toujours sortir du peloton du Tour de France de 1903. Comme lui, beaucoup porte leurs boyaux autour des épaules.

Les crevaisons s’enchainent d’ailleurs et je dépanne un groupe de suisse dont la pompe vintage vient de casser (une pompe pour six, les Suisses !). Mais j’aurais tort de me gausser. Lors de ma première participation le câble de freins arrière avait cassé au niveau de la poignée à la première portion blanche. J’ai du rouler avec un seul frein pendant 70km avant de me faire dépanner en moins de trois minute par un mécano virtuose au dernier ravito… Pour l’instant tout va bien pour nous.

On ne peut s’empêcher de faire des arrêts fréquents pour prendre quelques images. On accélère à l’occasion l'allure et on défie quelques participants pour le plaisir de faire monter le cardio. On effleure les faubourgs de Sienne dont on voit entre deux virages la Torre de Mangia qui domine la piazza del Campo où se déroulent les spectaculaires course à cheval des Palii selle Contrade. Les dérailleurs jouent de la fourchette, les cassettes maltraitent les chaînes, on déraille à l’occasion avant de trouver le geste juste, tout en nuance pour caresser la chaine et lui faire sauter en douceur les plateaux et pignons. Et c’est le premier ravitaillement qui arrive après 50km à Radi.

Ravito(s)
Et là, il faut imaginer un nuage de sauterelle s’abattant sur un champ de blé. Des vélos se reposent un peu partout, on peine à trouver de la place pour les siens. C’est un festival de merveilles italiennes, suisses, françaises, anglaises et exotiques. Colnago, Pinarello, Bianchi, CBT Italia, Willier, Stelbel, Gios, Peugeot, Gitane, Motobécane, Raleigh, Claude Butler, Alcyon, Gazelle, Merckx… On ne sait plus quoi et où regarder.
Idem pour les pilotes et leurs tenues. Maillots bicolore en laine aux motifs brodés de la première moitié du XXème siècle. Maillot en matière synthétiques des années 70 et 80. Authentiques ou reproduction qu’importe. Le résultat est une foule bigarrée où l’on s’amuse à jouer au jeu des sept familles. Damiers Peugeot, design Marlboro pour les Faema, sponsors pétroliers à gogo, Champions du Monde à foison. Toute la collection de Sir Paul Smith semble y être.

Les stands offrent salé et sucré. J’opte pour  la crostata di marmelleta , pâte sablée et généreuse couche de confiture de myrtille que j’associe à quelques morceaux d'un fromage qui ressemble un peu à du Cantal. Je ne remplis pas mon bidon de Chianti, mais d’eau et nous nous offrons un expresso dans le troquet à proximité. Devant nous, un gars demande une grappa et un doppio puis nous explique que c’est sa ration pour tenir. Forçat !

Après avoir quelque peu hésité, le ciel toscan s’est drapé d’une couverture grise. Les couleurs s’alourdissent et la pierre des magnifiques châteaux, hameaux et villages se fondent dans les collines. Les portions de routes blanches se font plus exigeantes. Il devient parfois impossible de franchir les pentes. Quand ce n’est pas ton dérailleur qui fait des siennes, c'est un concurrent moins en jambe qui te bloque le passage sur la petite portion ferme que tu avais repéré. Une roue à droite ou à gauche, te voilà dans les graviers la jante ensevelie. Et là, mieux vaut être bon en déchaussage rapide et gestion de la pose du pied en situation critique. J’en ai vu plus d’un rater son coup. Quasiment presque toujours à l’arrêt. Pas de gros bobos cependant à la montée. La descente c’est autre chose. Toujours une histoire de trajectoire mais aussi de gestion du risque et des camarades devant toi. Et la chute peut vite arriver.

La panne
Maudit soit à nouveau mon frein arrière. Il ne rompt pas mais répond mal aux sollicitations. Mes équipiers plus expérimentés, ils font aussi du VTT, gèrent avec brio et célérité ces passages où je sers bien tout ce que je peux, il faut bien le dire. Depuis la dernière section de Blanche, Alexis s’inquiète de son levier de frein droit qui prend du jeu. Fixé par une bague au cintre via une vis dont le boulon se desserre inexorablement. Il nous faudrait une  clé à pipe de 10. Le genre d’outil qu’on ne pense pas à prendre avec soi. Mais qui devait sans aucun doute se trouver dans les petites trousses à outils fixé sur les selles d’antan. Pour tous, les sections blanches sont une épreuve.
Mais pour nos vélos ça tourne au supplice mécanique. Certaines portions offrent un relief de tôle ondulée très éprouvant. Et l’inévitable se produit, la manette lâche. Fort heureusement nous arrivons immédiatement après dans le hameau de Ponte d’Aria où un habitant à ouvert un atelier du dimanche. Il arrive à point. On nous procure un boulon de rechange et l’outil adéquat. On laisse un petit billet et on repart. Grazie !

Puis à l’issue d’une portion roulante nous arrivons pour le ravito principal à Asciano. Pittoresque village pavoisé. Là nous attend un bol de succulente Ribollita, soupe typique de la Toscane, et les douceurs habituelles. La pluie légère nous inquiète mais reste discrète. On repart confiants. Mais on est cueillit à froid par la plus longue des portions blanche. Plus de dix kilomètres de toboggans et des pentes ou ma cassette refuse de jouer le jeu et où je dois la jouer façon cyclocross en poussant la machine. Hagards nous émergeons enfin sur l’asphalte pour un coup de rein nous conduisant à Castelnuovo Bereradenga.

La pluie continue de s’en mêler sans tourner au déluge c’est déjà ça. Je discute avec un italien en maillot helvétique et au vélo de même origine. Il travaille en Suisse et en est à sa cinquième participation. Il me confie qu’il chute toujours dans la portion que nous venons de traverser et que chaque année il se promet de changer de parcours, mais que chaque année il revient sur le même. Les cyclistes sont des Sisyphe aux Danaïdes.

Chute
On entame alors la boucle de retour vers Gaiole. Une pente régulière avec de nombreux tournants. La route est rendue glissante par la pluie fine. Je joue la prudence dans ces swing gauche-droite. Puis, dans un virage serré à droite, je vois un de mes coéquipiers dans le fossé. Je réalise immédiatement qu’il vient de faire une sortie de route. Choqué, la tête ayant un peu porté sur la chaussée, il à subit plusieurs contusions dans la glissage. sa roue avant s’est dérobé, c’est imparable. Nous le mettons en sécurité en contrebas en compagnie d’un italien qui a lui aussi chuté. Ses lunettes lui ont entamé le front, on le panse sommairement en attendant les secours. Il se fait emporter à Sienne et les ambulanciers nous laisse de quoi soulager un peu notre blessé. Pas de casque, il faudra y réfléchir pour la prochaine… Même si ce n’est pas vintage. A peine un cycliste sur vingt en porte sur l’Eroica. Le vélo n’a pas trop souffert de la chute. Moins que le cycliste qui vaillamment décide d’aller au bout. Pas tout à fait le parcours prévu mais qu’importe. Il nous reste vingt kilomètre à faire pour revenir à Gaiole. On les roulera sans autres mauvaises surprises.

Dans les combes, la forêt nous entoure et m’évoque les routes varoises. Chênes verts ou liège, je ne suis pas Sylvain Tesson et sans son érudition et son talent je ne m’aventurerais pas plus loin dans mes hasardeuses description sylvestres. Tout ça nous entraîne, nous meut après avoir été moulus par ces routes blanches brutes. La remontée vers Gaiole voit alors converger les coureurs de différents parcours. La délivrance est proche. Et voilà, le village, la foule et une arrivée sans fanfare ni trompette. Tous les trois. Couverts de poussière, heureux, comblés.

Comme nous, tu iras au moins une fois sur les routes de toscane, un dimanche d’octobre si tu aimes ces machines d’acier ou d’aluminium dites d’un autre temps. Tu iras si, le temps d’un week-end tu veux vivre à pleins poumons un moment d’exception fait de cambouis, de tartines de Nutella et de Chianti au ravitaillement. Tu iras pour t'enivrer de ces paysages uniques, où la main de l’homme a sut accompagner et magnifier une nature généreuse. Tu iras, car l’Eroica t'appellera et ne te lâchera pas.