L’Alsace à en commun avec le Bad-Würtemberg d’avoir une conception parfois épurée des pistes cyclables. Prenez la petite section qui passe d’avant chez moi et qui porte le nom de René Pottier, vainqueur du Tour en 1906. De la terre compactée d’un beau beige pas trop spongieux par jours de forte pluie. Elle débouche après une petite fantaisie typée BMX sur un chemin agricole rejoignant une ancienne et belle ferme devenue lieu de sensibilisation à la nature en bordure de la forêt de la Robertsau. Au nord de Strasbourg, à quelques tours de roues du Rhin.

Franchissez le fleuve, sur un pont ou, encore mieux, un bac, et vous trouverez sur cette rive de nombreuses portions non asphaltées parcouranst le réseau plus dense de pistes dédiées aux cyclistes. Si le réseau routier est plus conséquent en Alsace, les voies dédiées au vélo y sont moins nombreuses que chez les voisins. Où on apprécie ces pistes séparées reliant les villages et qui vous assurent une réelle sécurité. Elle savent aussi s’éloigner des axes routiers pour nous entraîner dans la campagne entre les champs et les vergers. Poussons un peu plus loin, vers le piémont de la Forêt Noire et des pistes forestières nombreuses innervent le massif et n’attendent que votre passage.

L’exploration régulière à vélo autour de Strasbourg m’a rapidement conduit à rouler avec un vélo de route sur ces pistes non asphaltées. Et mon sens peu développé de l’orientation m'a souvent envoyé dans des chemins forestiers où je m’imaginais me faire dépanner par des sangliers compatissants pour me sortir de la boue. Pour l’instant je n’ai croisé aucun sanglier mais je me suis régulièrement couvert de boue. De là à ma faire monter sur un VTT il y avait un pédale que je n’étais pas prêt à clipser. Heureusement pour moi, les Américains et leur sens aigu du marketing nous ont recyclé le concept de la Randonneuse avec le folklore country des tracks gravel. Si la conquête de l'Ouest Sauvage et l’ethnocide qui va avec a été fait à cheval, le premier col franchi par un cycliste le fut sur des routes pulvérulentes et gravillonnées d’Europe. Ne l’oublions pas.

Des pistes, mon héros n’en a pas forcément trouvé tout le temps, surtout sur la banquise. Mais rien ne l’a empêché de réaliser ce qui doit être encore le plus extrême des tours à vélo. Le sien de vélo était rouge, américain avec des jantes en chêne. Le mien est mondialisé. C’est ça le progrès dans le respect de la tradition. Imaginant un jour mettre mes roues dans les siennes, aux confins de la Sibérie, j’ai amorcé en 2016 la conception d'une Aventureuse : randonneuse d’aventures. Puissamment inspiré par les splendides bicyclettes du premier Concours des Machines 2.0, le concept c’est orienté vers un vélo robuste, polyvalent et capable de m’emmener loin.

Je me voyais déjà le front en sueur baigné dans une lumière splendide au sommet du Stelvio avec un aria de Verdi en arrière plan. Mais la réalité a plus ressemblé à une chanson de Visotsky.

La quête du cadre fut déjà une épreuve de longue haleine. Ce qui aurait du me mettre la puce à l’oreille. Si le fait de disposer de freins à disques était séduisant, un cadre avec des cantilevers aurait aussi fait l’affaire. Mais, en acier, je peinais à en trouver un à mes mensurations. C’est finalement au nord de l’Alsace que j’ai trouvé la perle rare. Le cadre en acier CroMo 4130, double butted, est récent, ce qui me change des précédentes réalisations. Et est prévu pour des freins à disques. La taille sloping n’en rendait pas évident l’usage pour mon gabarit. Mais je dois remercier Laurent, le fabricant situé dans le Beaujolais, qui a eut l’amabilité de calculer les côtes pour me rassurer.

Le choix de la fourche fut une autre épreuve. Celle d’origine, en acier, avait un pivot trop court. Je trouvais aussi que de manière purement esthétique, elle faisait trop fluette à la sortie du tube de direction prévue pour un pivot conique ou droit en 1" 1/8. J’ai envisagé un temps de m’offrir une magnifique fourche artisanale de type Truss, comme celle du vélo de mon héros. Mais après avoir pas mal sollicité Mathieu Chollet, merci à lui, de PechTregon, j’ai du revoir ma copie pour contenir un budget qui commençait à déraper. La solution me fut apporté par l’ami Simon qui repérait sur un article en ligne du webzine The Radavist, une fourche en carbone à l’état de prototype nommée Spork. La cuillère-fourchette, spoon-fork, Spork, vous y êtes ? Je pris contact avec les concepteurs américains de Rodeo Labs qui consentirent à me céder une Spork à prix builder. Je me suis sentit flatté d’être assimilé à des vrais artisans cadreurs… La production de leurs fourches fut mouvementé et les premières séries détruites car présentant des risques de casse. les aléas de production industrielle n’est ce pas. Il fallut alors prendre son mal en patience et attendre encore près d’un mois avant de recevoir an avril 2017 ma fourche aux épaules puissantes mais au poids très contenu à moins d’un kilo. Elle est surtout bardée de nombreux œillets avec un passage de câble de freins interne. leur nouvelle version dispose même d’un routage interne pur l’alimentions électrique par moyeu dynamo.

Au point où j’en étais je me suis demandé si je n’avais pas tout intérêt à me compliquer un peu plus la vie en réalisant une transmission 1x11 Campagnolo. Ca n’avait pas l’air d’exister mais après quelques recherches je suis tombé sur une belle réalisation de Julie Design Racing. C’était donc possible et sans trop de complications d’après nos échanges par emails. C’était mal connaître mon karma… J’envisageais à ce moment là de recourir à un dérailleur triple Athena et convertir un pédalier de même époque en mono-plateau. Le tripe dispose d’une chape longue nécessaire au passage sur les pignons pleins de dents. La quête du dérailleur c’est avéré des plus difficiles. Quand j’en trouvais c’était à des prix prohibitifs où ils me passaient sous le nez. Je songeais un temps me rabattre sur du Potenza en chape moyenne, plus typé route, mais ces pièces sont encore très rares en occasion et toujours assez chères. Nous étions déjà à l’automne 2017 et Campagnolo venait de présenter ses nouveaux groupes 2018. Dont le Centaur avec un dérailleur à chape moyenne permettant d’utiliser leur nouvelle cassette allant jusqu’à 32. Le tout moins cher que les pièces d’occasion Athena ou Potenza… Il n’y avait pas à hésiter d’autant que ce serait un beau clin d’œil à Gleb.

Contrairement à ce que je craignais, les roues furent relativement facile à trouver. La paire de Stan’s NoTubes Grail fut dénichée en Espagne. Cependant, impossible de convertir la roue libre en Campagnolo. Le moyeux arrière devait être changé. Mais aussi l’avant qui c’est avéré défectueux. Et des moyeux avec le bon nombre de rayons, à freinage disque, prévu pour du Campa ça ne court pas les sites et les boutiques d’occasions. Donc, du neuf la encore avec une paire Novatec. L’idée de la conversion d’un pédalier Campa c’est avéré peu pratique. Notamment parce qu’il c’est avéré ardu de trouvé un compact avec des manivelles de 175mm et un mono-plateau adapté à l’entracte spécifique Campagnolo. Il fallut alors traquer un pédalier plus polyvalent. En l’occurence un ibérique Rotor 3D30 en version Cx trouvé en Arizona. En très bon état et malgré les frais de douane et de ports, plus économique que sa version neuve. Complété d’un plateau oval Absolut Black à 38 dents. Nous voilà avec une plage de ratios tout à fait correcte. Même si je préfère la Зелёная Марка, "Marque Verte" à 40°.

Le jeu de direction fut un casse-tête qui m’a permit de découvrir les subtilités des standards EC et ZS En l’occurrence pour une fourche conique EC44 et ZS44. I y a peu de modèles sur le marché. Et je jubilais d’avoir trouvé un Chris King Inset 7 auprès d’un Anglais. Pour m’apercevoir au montage qu’il y avait erreur sur le gabarit du haut. Déprimé, j’optais pour un modèle neuf. Espérant que cela allait accélérer la finalisation du vélo.

C’était sans compter sans les péripéties de la réalisation du décor conçu par Yves Dorsi, graphiste poétique alsacien. C'est Michaël Groh, de l’Atelier du Laquage qui a relevé le défi ardu et à du triompher de plusieurs pièges posés par le choix d’une peinture de type fluo associé à des pochoirs très fins. Le résultat en est presque organique. Merci à eux...

Pour les périphériques, j’ai opté pour un ensemble Richey Logic avec une tige de selle et une potence 90mm à 0° en version Trail WCS. Et un cintre de 44cm de large WCS Evomax du même fabricant. Moins typé gravel que le Venture Max mais dont la partie horizontale est surdimensionnée ce que je préfère au classique arrondi. Habillé d’une guidoline Brooks en version vegan.
Périphériques trouvés auprès de particuliers en France et en Allemagne. Les manettes Centaur 2018 neuves complètent le cockpit.

L'assise, est assurée par une Selle Italia Novus dénichée en elle aussi en Allemagne. Pour les freins, j’avais eu avec le cadre une paire de TRP Spyre. Mais souhaitant plus de modulation, j’ai trouvé en Angleterre une paire de Juin Tech hybrides. Le choix des pneumatiques fut assez évident, avec des Compass Barlow Pass à flancs beige en version standard. D’une part parce que les flancs beige c‘est beau et parce que tous les retours d’utilisateurs que j’avais étaient des plus positifs. Associés au préventif et valves Orange Seal, le tout acheté auprès du distributeur français 2-11 Cycles. En attendant un porte-bagage avant, l’équipement se complète de porte-bidons King Cage en inox et d’une sonnette SpurCycles. Les conseils techniques, le rayonnage de la roue arrière et le montage ont été assuré avec compétence et bienveillance par Ignace Lohrer de Alsatrade situé dans le pittoresque village de Niederlauterbach à un jet de pierre de la frontière allemande, tout au nord du Bas-Rhin.
On y est très loin de Vladivostok d’où Gleb Travine est parti avec sa bicyclette rouge, son couteau et ses soixante kilos de bagages pour son tour de l’Union Soviétique en solitaire, sans assistance, en autonomie plus que totale.
C’était en 1928.
Il arrivera à Petropavlosk-Kamtchatski en 1931, bouclant un périple hallucinant de près de 30 000 Km.

J’ai découvert son histoire qui semble sortir d’un roman grâce au magnifique livre d’Yves Gauthier, le Centaure de l’Arctique aux éditions Actes Sud.
Si je n’irais sans doute jamais sur la péninsule du Kamtchatka avec mon aventureuse, Pskov, la ville natale de cet Ulysse soviétique n’est qu’à 2 000 Km des rives du Rhin alsacien. Le Princeton rouge à fourche Truss est lui exposé dans le petit musée consacré à l’aventurier situé à Nakhodka, sur le bord de la mer du Japon. A 11 000 Km de la Cathédrale de Strasbourg.
L'album complet sur la page Facebook de MO&BIUS
Cette aventureuse n'aurait pas été possible sans inspiration ni réalisable sans le talent, l'implication et les conseils de nombreuses personnes. Merci beaucoup à Yves, Michaël, Laurent, Julien, Mathieu, Stephen, JP, Simon, Matthieu, Ignace, Kris et Julie et 200.